L'œil du
chameau
Le ciel se fit avare.
L'eau ne coula plus dans les veines de la terre qui se
transforma en cendres. Ce fut l'année de la soif. Quand, dans
leur fierté, les chameaux se suivaient sur leurs pistes, le plus
fort d'entre eux les conduisait et les dirigeait quand il
voulait et comme il voulait. Ou bien il veillait sur eux quand
ils étaient dispersés çà et là. Personne d'autre que lui
n'aurait osé arrêter une chamelle vagabonde ou faire revenir un
petit qui s'était écarté de la caravane. Quand il bavait ou
écumait de rage, toutes les femelles se soumettaient et les
mâles prenaient leur distance à contrecoeur. À l'entrée de
l'oasis, il croisa le regard de mon père. Ses yeux brillèrent
alors et parlèrent d'homme à homme. Leur affection était
réciproque, dans une relation toujours pleine de vénération et
de respect. Mais le ciel était avare et il sentit les effets de
la faim et de la soif. La faiblesse le gagna. La gale s'empara
de lui. Et le pouvoir du mauvais œil devint plus large. À l'aube
de ce jour, alors que les chameaux traînaient leurs cadavres
vers l'inconnu, il s'écarta de la caravane... Il la contempla en
train de disparaître derrière les pâles collines. Il leur fit
ses adieux avec de chaudes larmes et choisit un chemin qui
reliait Al Rajma à Bou Atani. Là, il aperçut des plantations et
de
l'eau. Il franchit les
derniers obstacles et atteignit le cours d'eau. Mais à peine
s'était-il mis à genoux que quelqu'un se précipita pour lui
donner des coups qui ensanglantèrent son corps amaigri. Il écuma
d'une voix blessée et regarda 1 'homme avec des yeux qui
brillaient de colère avant de se transformer en mare de sang. Il
essaya de rassembler ses forces, mais les coups redoublèrent.
Impuissant et affaibli, il était livré aux morsures des coups de
fouet, hors de la ferme. Tout son corps saignait. Les larmes se
mélangeaient au sang. Il traîna alors ses restes en direction du
Nord où il se trouva face à des maisons, des chevaux et des ânes
qui tiraient des charrettes. Ils traversaient la route et ne
regardaient que le bas de leurs pattes. Il vit aussi des moutons
et des chameaux entassés dans un grand enclos... Il se souvint
de sa femelle, écuma et poussa un cri de rage intérieur qui
révélait la tristesse, la faim et la maladie. Les chevaux et les
chameaux échangèrent avec lui un regard plein de désespoir. Il
décida
alors d'aller enterrer son corps dans les marécages de Sidi
Abid.
Il descendit dans le marais salé... se roula à gauche et à
droite jusqu'à ce que l'eau se mélangeât au sang, à la
pous¬sière et aux larmes. Les enfants s'étaient déjà groupés
autour
de lui, les habits retroussés. Ils l'assiégeaient, lui
grimpaient dessus, le piquaient avec des bâtons et des tiges en
fer... Son regard vif se transforma en regard abattu qui
demandait grâce... Et dans le vacarme des enfants, dans ses
gémisse¬ments étouffés et le bruit des pas des chevaux qui
tiraient les charrettes, une voix s'éleva et les chassa...
C'était un vieil homme sensible qui, aussitôt qu'il l'aperçut,
détourna ses
yeux pleins de larmes contenues... Il caressa son cou baissé,
essuya la boue et les larmes de ses yeux et l'aida à se relever.
Puis, il lui attacha le cou derrière la charrette. Le cheval
sur¬veillait la scène en se posant des questions, tout étonné,
avant de partir avec lui vers une nouvelle destinée.
La caravane partit sous l'égide d'un cheval. L'homme était au
milieu et un chameau derrière lui... En chemin, il vit des
fermes, de l'eau et des animaux... Certains étaient dis¬persés
sur la route, d'autres étaient parqués dans des enclos. Il alla
son chemin jusqu'à ce qu'il arrivât à Al Kouwaricha où la main
de Hadj Saïd lui donna à boire et à manger. Il Y re¬trouva son
poil, sa force et sa voix. Il vécut plusieurs années durant
lesquelles il aima Hadj Saïd qui refusait de le vendre malgré
toutes les flatteuses propositions. Il ne lui manquait rien et
n'était déçu de rien, sauf qu'il avait la nostalgie des collines
qui jadis témoignèrent de sa force, de sa splendeur,
de sa gloire, sauf aussi le sentiment d'avoir quitté «mon père»
pour des espaces de liberté et d'indépendance plus grands. Mais
avant toute chose, il avait le sentiment d'avoir été opprimé et
humilié,... Il était déchiré entre trois senti¬ments: l'amour
pour un homme qui avait pris soin de lui quand il était petit,
l'amour pour un homme qui avait pris soin de lui quand il était
faible et, enfin, l'amour pour un homme qui l'a humilié et
opprimé.
Un beau jour, il partit en versant une larme... Un adieu à un
moment où seul en fut témoin le cheval qui se enfin mit à hennir
en ruant par terre comme s'il avait réalisé que c'était
le moment de la séparation. Il partit en direction de l'Est vers
Al Rama. Mais il ne voulut pas revenir auprès de sa femelle
après avoir subi l'oppression et l'humiliation. Il y avait dans
sa vie un point qu'il devait à tout prix dépasser pour
redeve¬nir le mâle respecté... Là-bas, à Bou Atani, il défonça
les
clôtures de la ferme, démolit tout et renversa les arbres. Et
dès qu'il aperçut le visage de l'homme et qu'il le vit les yeux
dans les yeux, l'instant devint rouge vif. Il le prit par les
ha¬bits, le jeta par terre, et l'écrasa sous ses pieds jusqu'à
ce que
le sang se mélangeât à la poussière, à la chair, aux os et à
l'eau... Puis il prit les jambes à son cou en direction d'Al
Rajma où il découvrit un terrain vide, des restes de maisons,
des os de chameaux crevés et un silence effrayant. Il monta
sur la colline en tournant la tête a gauche et a droite. puis,
il
se dirigea vers Al Kouwaricha et aperçut en chemin les
abattoirs. Mon père y conduisait un chariot tiré par un âne...
Quand il le vit, le chameau s'arrêta, un pas derrière mon père,
un autre en direction d'Al Kouwaricha et un autre, en arrière,
en direction du territoire de sa puissance d'étalon.
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